La redirection du commerce chinois vers l’UE suite aux droits de douane Trump

Perspectives 2026-2027 pour l’économie mondiale

conjoncture
déficit public
politique budgétaire
politique monétaire
taux souverain
inflation
France
Europe
USA
Autrices, auteurs & résumé
Par
Affiliation
Charlotte Emlinger
Isabelle Mejean
Kevin Lefebvre
Vincent Vicard
Publié le

8 avril 2026

Modifié le

8 avril 2026

La décision de l’administration Trump d’imposer des droits de douane massifs à partir de février 2025 a réduit l’accès au marché américain pour l’ensemble des producteurs étrangers. Pour absorber ce choc, les exportateurs cherchent à rediriger leurs exportations vers d’autres marchés, laissant planer le risque d’une intensification des pressions concurrentielles sur les secteurs industriels des pays tiers déjà fragilisés. Cette crainte d’une redirection du commerce est particulièrement vive pour la Chine, ciblée par les mesures tarifaires dans les premiers mois de la seconde administration Trump et dont les exportations vers les Etats-Unis ont chuté de manière spectaculaire (-20% entre 2024 et 2025). L’Union européenne (UE) y est d’autant plus exposée qu’elle constitue le principal marché de consommation mondial après les Etats-Unis. Les exportations chinoises vers l’UE ont ainsi augmenté de 8,7 % en 2025, après +2,8 % en 2024, posant la question du rôle de la redirection du commerce dans cette progression.

L’absence de recul temporel et l’incertitude qui résulte des multiples décisions et reculs de Donald Trump au cours de l’année 2025 rendent difficile l’analyse de cette question à partir des données récentes disponibles. Cet enjeu de la redirection des exportations chinoises s’est cependant déjà posé lors de la première guerre commerciale entre 2018 et 2019, lorsque l’administration Trump avait imposé des droits de douane sur plus de la moitié des exportations chinoises vers les États-Unis. Cet épisode constitue une expérience naturelle idéale pour étudier les mécanismes de détournement du commerce, car elle oppose clairement des produits ciblés par les tarifs à d’autres, exemptés, offrant ainsi une base solide pour évaluer les réallocations géographiques des flux commerciaux. Les enseignements tirés de cette période éclairent les risques actuels pour l’UE, et permettent d’en quantifier l’ampleur potentielle.

Sous la première présidence de Donald Trump, les États-Unis ont lancé en février 2018 une série de hausses des droits de douane contre la Chine, justifiée par la Section 301 du Trade Act de 1974 pour corriger des pratiques commerciales jugées déloyales, notamment le transfert forcé de technologies et le vol de propriété intellectuelle. Les droits de douane ont été introduits de manière progressive, ciblant initialement sept produits (sur plus de 5000 dans la nomenclature harmonisée du commerce) en février 2018, puis plus de 3 725 dès septembre de la même année, et 1 409 nouveaux en septembre 2019. Le taux moyen appliqué aux importations chinoises est passé de 3 % en 2017 à 21 % en 20191. En comparaison, les hausses de droits de douane appliquées lors de la seconde présidence Trump sont plus importantes, partant d’un niveau initial plus élevé, plus généralisées et incertaines sur les mesures appliquées et les exemptions. Le taux moyen de droit de douane atteignait 47,5 % en novembre 2025, en hausse de 27 points de pourcentage par rapport à début 2025. Tous les produits ont été touchés par la première vague de droits de douane sur la Chine, dits « droits Fentanyl », en février et mars 2025 (+10% à chaque fois), alors que les droits de douane dits « réciproques » ont, eux, fait l’objet d’exemptions, dont le périmètre a évolué dans le temps. L’escalade entre les deux pays en avril 2025 a conduit à une hausse temporaire des droits de douane jusqu’à 135% avant une baisse négociée le 14 mai et des fluctuations plus modérées, à la hausse et à la baisse, les mois suivants. Les droits additionnels appliqués à la Chine ont été en moyenne supérieurs à ceux appliqués à l’UE, au Royaume-Uni ou au Japon. La décision de la cour suprême des Etats-Unis du 20 février 2026 et les nouvelles mesures décidées par Donald Trump dans la foulée, au titre de l’article 122 du Trade Act de 1974, ont cependant uniformisé les droits de douane imposés au reste du monde par les Etats-Unis, à 10% hors droits sectoriels plus élevés (sur l’automobile, l’acier, l’aluminium, le cuivre, les camions ou le bois de construction).

1 Chad Bown (2025). US-China Trade War Tariffs: An Up-to-Date Chart. https://www.piie.com/research/piie-charts/2019/us-china-trade-war-tariffs-date-chart.

2 Charlotte Emlinger, Isabelle Mejan, Kevin Lefebvre, et Vincent Vicard (2026) The European Union under pressure? Exploring Chinese trade deflection. In CEPR Paris report édité par Beatrice Weber di Maurot Jean Pisani-Ferry, et Jeronim Zettelmeyer.

Pour évaluer l’impact des droits de douane américains sur la géographie des exportations chinoises lors de la première présidence Trump, nous adoptons une stratégie d’identification en différence-de-différences (voir Emlinger et al (2026)2 pour une description précise). Cette méthode compare l’évolution des flux commerciaux de produits ciblés par les droits de douane à ceux de produits exemptés, en s’appuyant sur des données mensuelles d’exportations chinoises couvrant la période de janvier 2015 à février 2020. Les produits étudiés sont ceux pour lesquels les États-Unis représentaient plus de 5 % des exportations chinoises en 2017, soit 2 621 produits au total. Ces produits couvrent 98 % des exportations chinoises vers les États-Unis et 89 % de celles vers l’UE. L’analyse se concentre sur une fenêtre de ±15 mois autour de l’imposition des tarifs, permettant d’observer les dynamiques avant et après le choc tarifaire. Les effets fixes introduits permettent de contrôler des caractéristiques fixes dans le temps des produits et des marchés, ainsi que des effets saisonniers par produit et mois, afin d’isoler l’impact pur des droits de douane.

Graphique 1. Impact des droits de douane américains sur les exportations chinoises

Les résultats confirment une réduction significative des exportations chinoises vers les États-Unis dans les secteurs ciblés par les droits de douane, tandis que les exportations vers l’UE augmentent de manière concomitante (graphique 1). Après six mois, les exportations chinoises vers les États-Unis baissent de 20 %, et cette baisse atteint 30 % après quinze mois. Dans le même temps, les exportations vers l’UE, pour les mêmes produits, progressent de 14 % après six mois et de 17 % après quinze mois. Cette redirection est particulièrement marquée pour les produits qui n’impliquent pas de relations contractuelles de long terme entre importateurs et exportateurs. La hausse des exportations vers l’UE s’explique principalement par un ajustement en volume, les entreprises chinoises absorbant les coûts supplémentaires plutôt que de les répercuter sur les prix.

Au final, durant le premier épisode de guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine en 2018/2019, 27.7% des exportations chinoises perdues aux États-Unis ont été redirigées vers l’UE après 12 mois (graphique 2). L’UE est ainsi, de loin, le premier pays de redirection des exportations chinoises, suivie par le Vietnam et la Corée du Sud.

Graphique 2. Quantification de la redirection des exportations Chinoises sous la première présidence de Trump

Pour comprendre les conséquences de cette redirection en terme de concurrence sur le marché européen, il faut savoir dans quelle proportion cette hausse des exportations chinoises se fait au détriment d’autres pays exportateurs des mêmes produits vers l’UE. Cette question peut être analysée de la même manière que pour la redirection des exportations chinoises ci-dessus, en se concentrant cette fois sur les importations des pays de l’UE. Nous comparons l’évolution des importations en provenance de Chine et du reste du monde, avant et après chaque vague tarifaire, pour les produits ciblés par les droits de douane des Etats-Unis et ceux exemptés. Les résultats confirment l’augmentation des importations en provenance de Chine mais ne montrent pas d’impact, ni à la hausse ni à la baisse, sur les importations en provenance du reste du monde (graphique 3). La redirection des exportations chinoises correspond donc à une hausse des importations totales pour les produits concernés, et donc à une pression concurrentielle accrue pour les producteurs européens.

Graphique 3. Impact des droits de douane américains sur les importations européennes en provenance…

Appliquées à la vague protectionniste de la seconde présidence Trump, épisode pendant lequel tous les produits chinois ont été touchés par des droits de douane, ces estimations impliquent une hausse de 27,7 milliards de dollars des exportations chinoises à destination de l’UE du fait de la redirection du commerce à destination des Etats-Unis3, soit 5,6% du montant des exportations chinoises vers l’UE en 2024 et une hausse du même ordre de grandeur que l’accélération des échanges entre les deux pays entre 2024 et 2025.

3 27,7% de la baisse des exportations chinoises à destination des Etats-Unis (de 20,2%, soit 99 milliards de dollars en 2025) serait redirigée vers l’Union européenne.